Délivrons-nous du gaspillage !

Sensibilisation, plaidoyer législatif, actions en justice ou organisation d’événements : Flore Berlingen et son ONG Zero Waste France combattent sur tous les fronts le fléau de la surconsommation et les monceaux de détritus que notre société produit. Quitte à s’attaquer aux mentalités récalcitrantes, aux entreprises hors-la-loi… et aux fausses bonnes idées.

Interview de 2018

Pourquoi la problématique des déchets est-elle si importante à vos yeux ?

Flore Berlingen : Elle est bien plus vaste qu’elle n’en a l’air, parce qu’elle est liée à toutes les autres problématiques environnementales. S’attaquer à la quantité de rebuts que notre société produit, c’est s’attaquer aux enjeux climatiques, de biodiversité, de la santé des sols, à la surconsommation, à nos modes de production…

Ce qui me motive, c’est que l’on peut tous agir, à la maison, au travail, en tant qu’élu. Parfois, on est dépassé, angoissé par l’ampleur des enjeux climatiques. Mais réduire les déchets, c’est possible. Les solutions sont à portée de main et le problème pourrait être résolu à 90 % si l’on prenait les bonnes décisions. Pour cela, il y a évidemment beaucoup de blocages à surmonter.

« Nous œuvrons sur le terrain pour accompagner tous ceux qui s’engagent dans des démarches zero waste. »

Quels sont aujourd’hui les champs d’action de Zero Waste France ?

D’abord, l’information et la sensibilisation sur la question des déchets. C’est un sujet qui peut sembler technique, avec des enjeux juridiques et économiques qu’il faut pouvoir décrypter pour montrer qu’il y a des choix politiques derrière. Un rôle de lobbying ensuite – même si on préfère parler de « plaidoyer » comme c’est pour l’intérêt général. Trois personnes travaillent à plein temps pour suivre la réglementation et les projets de loi sur les déchets aux niveaux français et européen.

Enfin, nous œuvrons sur le terrain pour accompagner tous ceux qui s’engagent dans des démarches zero waste. Cela va des citoyens, qui veulent réduire la quantité de détritus qu’ils produisent à la maison, aux collectivités, en passant par les entreprises et les salariés qui veulent faire évoluer leur modèle…

Qui vous a récemment inspiré ?

Nous sommes impressionnés par le travail du Smicval – le syndicat mixte intercommunal de collecte et de valorisation du Libournais Haute-Gironde – pardon pour le nom à rallonge.

Alors que les déchetteries sont souvent des lieux un peu glauques, ils ont ouvert le Smicval market. C’est comme une grande ressourcerie à ciel ouvert, où l’on apprend aux gens à faire le tri, à remettre en vente ce qui peut l’être, où l’on peut apporter des matériaux et des biens usagés, mais aussi en emporter avec soi.

Côté entrepreneurs, on ne les compte plus ! Je citerais une nouvelle plateforme qui s’appelle Murfy et propose à la fois des tutoriels pour que les gens puissent réparer eux-mêmes un certain nombre d’objets et l’intervention d’un professionnel lorsque ça coince. Il y a une continuité entre ces deux services normalement séparés qui vise à rendre le grand public au maximum autonome.

Quels sont les combats dans lesquels vous êtes engagée en ce moment ?

Nous lançons plusieurs actions en justice pour forcer certaines grandes marques à changer leurs pratiques. Zero Waste France a porté plainte à Strasbourg contre Intermarché et Pizza Hut, qui continuent à distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres qui affichent un autocollant « Stop pub ». Nous avons également porté plainte contre des restaurants McDonald’s et KFC parisiens qui ne respectent pas l’obligation de trier leurs déchets. Ces actions ne visent pas seulement à condamner les enseignes, mais aussi à rappeler la loi. Ainsi, il est obligatoire de trier le papier dans tout lieu de travail où il y a plus de 20 personnes, mais c’est rarement respecté.

« Je crois que si autant de gens ont essayé de relever le défi, c’est qu’il commence à y avoir un écœurement vis-à-vis d’une frénésie de consommation dont on sait qu’elle ruine notre planète. »

Vous avez également lancé le défi Rien de neuf, pouvez-vous nous en parler ?

Nous proposons aux participants d’acheter le moins d’objets neufs possible durant l’année 2018. Il leur faut donc avoir recours à toutes les solutions alternatives : occasion, produits reconditionnés, troc, emprunt, réparation, auto-fabrication. Plus de 10 000 personnes se sont réunies sur un groupe Facebook où elles s’entraident et échangent des astuces. Nous leur envoyons une newsletter toutes les semaines pour leur faire découvrir des alternatives et organisons des rencontres dans plusieurs villes.

Avec ce défi, il s’agit de sensibiliser au « sac à dos écologique » des objets. Nous ne voyons que les produits finis – un ordinateur, un smartphone – mais pas les centaines de kilos de ressources qui ont été consommées pour les fabriquer. Je crois que si autant de gens ont essayé de relever le défi, c’est qu’il commence à y avoir un ras-le-bol, un écœurement vis-à-vis d’une frénésie de consommation dont on sait qu’elle ruine notre planète. Pour l’année 2019, nous visons 100 000 participants, pour cette fois-ci peser sur les décisions politiques et économiques. […]

Défi Rien de neuf

Afin de diffuser le défi Rien de neuf et de réunir 100 000 participants, Zero Waste France part en tournée, soutenue par la MAIF

Comment rendre les consommateurs plus conscients de l’impact de leurs achats sur notre planète ?

Je crois qu’on a tous en nous un potentiel d’empathie, mais qu’on préfère parfois fermer les yeux. Il faut donc d’abord se confronter à la réalité, au boulet social et environnemental que charrient nos modes de vie. J’ai été frappée par la lecture du livre La machine est ton seigneur et ton maître, qui décrit la torture psychologique qui a cours dans les ateliers de Foxconn, sous-traitant numéro un d’Apple. Il faut ensuite montrer que des alternatives existent.

Je suis récemment intervenue dans une classe de lycée et j’ai été surprise par la résignation des élèves qui m’ont dit « Mais Madame, on ne peut rien faire ! ». Mais si, on peut choisir de consommer différemment, faire durer, acheter d’occasion, se tourner vers des produits responsables comme le fair-phone. Si nous, consommateurs, ne le faisons pas, les entreprises continueront à prétendre que c’est trop compliqué de changer. Il y a urgence !

Le vrai problème n’est-il pas le poids des lobbies ?

Prenez l’exemple des microbilles en plastique dans les cosmétiques et les produits d’entretien, dont les dangers sont avérés scientifiquement. Cela a pris des années pour les interdire, alors qu’on savait qu’on pouvait les remplacer par des ingrédients naturels. Le Parlement européen a récemment voté l’interdiction des plastiques jetables. Toutes les fédérations professionnelles de plasturgistes ont évidemment signé un document disant que c’était inapplicable. Il faut donc bien sûr les combattre, parce qu’ils défendent et défendront leur activité envers et contre tout.

« Le combat doit se mener à l’échelle planétaire, avec des offensives coordonnées de la part des ONG et des mouvements citoyens. »

Ces avancées encourageantes font-elles le poids face à l’urgence de changer nos modes de production et de consommation ?

Depuis cinq ans, ces problématiques sont clairement identifiées. En France, il y a une appétence citoyenne forte et un engagement de beaucoup de collectivités. Les politiques publiques, malgré quelques avancées sur la fiscalité environnementale, sont à la traîne. Heureusement la Commission européenne avance de son côté. Tant que ce n’est pas bloqué à tous les niveaux, il y a de l’espoir.

Le combat doit se mener à l’échelle planétaire, avec des offensives coordonnées de la part des ONG et des mouvements citoyens. Il faut attaquer localement les multinationales tout en les confrontant à leurs contradictions dans d’autres pays. La coalition Break Free From Plastic commence ainsi à vraiment porter ses fruits. […]

Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’interview de Flore Berligen, recueillie par Côme Bastin, dans le magazine hors-série Idée collaborative, p. 46 à 49.

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