Numérique responsable : Commown montre la voie

Numérique éthique 15 janvier 2020

Des métaux précieux ou rares entrent dans la composition de nos smartphones ou ordinateurs. C’est la face cachée du numérique, avec des conséquences géopolitiques et des impacts écologiques. Comment réagir face à cette exploitation déraisonnable de ressources fragiles ? La start-up française Commown explore une piste…

« Je suis le premier à tailler en pièce toute tentative de green-washing, donc nous ne serons pas ceux qui veulent se vendre plus verts que vert ! » Adrien Montagut-Romans est responsable de la communication de Commown, jeune entreprise strasbourgeoise proposant des téléphones et des PC à la location pour les particuliers et les professionnels. Uniquement du matériel affichant des qualités d’écoconception et de durabilité, notamment le Fairphone 3, un téléphone portable modulaire que les usagers peuvent réparer eux-mêmes, s’ils sont habiles.

«  Disons les choses franchement : aujourd’hui, il n’y a rien de responsable dans l’électronique ! explique d’emblée Adrien. Les produits électroniques, pour moi, sont basés sur une bulle spéculative des matières premières d’une part, et une exploitation humaine d’autre part. Que serait le coût réel d’un smartphone s’il fallait prendre en compte, par exemple, les conditions épouvantables d’exploitation des mines de République démocratique du Congo ? Quand on pense à tous les impacts écologiques ou sociaux du numérique, il y a deux options. La première, c’est de ne plus utiliser de téléphone ou d’ordinateur ! C’est la solution la plus radicale et la plus efficace, mais c’est évidemment très compliqué. L’autre piste, c’est d’allonger au maximum la durée d’utilisation de ces appareils. En réduisant le rythme de leur renouvellement, nous limitons leur impact sur les ressources naturelles et les hommes. C’est ce que propose Commown. »

Luwowo, une mine de coltan près de Rubaya, dans le Nord-Kivu, en République démocratique du Congo (Photo : MONUSCO / Sylvain Liechtenstein). La Conférence internationale sur la région des Grands Lacs a défini des normes destinées à garantir des
Luwowo, une mine de coltan près de Rubaya, dans le Nord-Kivu, en République démocratique du Congo (Photo : MONUSCO / Sylvain Liechtenstein). La Conférence internationale sur la région des Grands Lacs a défini des normes destinées à garantir des "minéraux sans conflit". Cette mine les respecte. Cette photo donne une idée des conditions très artisanales d'extraction du minerai de colombite-tantalite...

Cette idée simple est tellement à contre-courant de ce que la pression publicitaire voudrait nous imposer qu’elle en deviendrait presque révolutionnaire. Nous connaissons tous un proche obsédé par l’acquisition systématique du dernier smartphone avec six capteurs photo ! Et quand ce n’est pas la pub qui déclenche cet irrépressible besoin de technologie, c’est l’obsolescence plus ou moins programmée des matériels qui provoque un renouvellement prématuré. Le résultat est là : en moyenne, on changerait de téléphone tous les vingt mois dans le monde, tous les deux ans en France ! Un chiffre complètement déraisonnable tant ces smartphones sont des concentrés de technologie, embarquant un ordinateur puissant et des matériaux rares…

Si tous ces matériaux pouvaient être recyclés, ce renouvellement pourrait être acceptable, mais ce n’est pas du tout la réalité : « La recyclabilité, c’est un problème qui concerne l’électronique en général, constate Adrien Montagut-Romans. Fairphone a essayé de sortir un appareil qui tend vers le mieux. Comme il est modulaire, cela améliore la durabilité et le recyclage. Ils ont aussi fait une cartographie des métaux utilisés, mais cela reste expérimental, et ils ont eux-mêmes dressé un rapport sur la faible capacité de recyclage de leur produit. »

Adrien rappelle combien cette situation est liée à la concurrence entre fabricants de smartphones,  qui ont fait des choix technologiques déconnectés des réalités environnementales : « La miniaturisation a permis d’offrir des téléphones de plus en plus puissants, mais elle nuit au recyclage. À cause d’elle, comment séparer les 70 matières premières utilisées dans un smartphone ? Pour les fabricants, c’est malheureusement plus avantageux d’exploiter des enfants en Afrique pour récolter du cobalt que de mettre au point des processus industriels hyper-énergivores et complexes pour récupérer ce métal des batteries des vieux téléphones et le purifier !  »

L'enjeu du recyclage des déchets numériques est planétaire. Sur les 10 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques produits chaque année en Europe, moins d'un tiers seraient dépollués et recyclés. Le reste alimente des trafics pour se retrouver en Chine ou en Afrique de l'Ouest. Le Ghana (ici la décharge d'Agbogbloshie) fait partie des destinations favorites des trafiquants de déchets ( Photo © Muntaka Chasant / commons.wikimedia.org).
L'enjeu du recyclage des déchets numériques est planétaire. Sur les 10 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques produits chaque année en Europe, moins d'un tiers seraient dépollués et recyclés. Le reste alimente des trafics pour se retrouver en Chine ou en Afrique de l'Ouest. Le Ghana (ici la décharge d'Agbogbloshie) fait partie des destinations favorites des trafiquants de déchets ( Photo © Muntaka Chasant / commons.wikimedia.org).

Pour les mêmes raisons, Commown a choisi de proposer une offre de location de téléphones (ou des PC) au lieu de les vendre. « Nos produits restent ainsi un bien commun, dont nous maîtrisons le cycle de vie en l’allongeant le plus possible. Notre objectif, c’est de maximiser la durée d’exploitation de chaque appareil, mais aussi de chaque composant. Par exemple, quand des Fairphone 2 nous reviennent endommagés, nous commençons par y chercher les modules réutilisables. Et s’ils sont en état de marche, nous les reconditionnons. C’est l’un de nos objectifs pour 2020 : proposer une offre attractive de location de Fairphone 2, issus de notre flotte actuelle, en parallèle de notre offre concernant le Fairphone 3. »

Créée sous forme associative, Commown est maintenant une SCIC, une société coopérative d’intérêt collectif : « Nous voulions que le statut de notre entreprise soit à l’image de notre vision : œuvrer pour l’intérêt collectif, créer un bien commun (la flotte de téléphones et d’ordinateurs dont nous restons propriétaires et responsables durant tout le cycle de vie) qui est copossédé par les utilisateurs, les salariés, les producteurs, les partenaires…  » Cet ancrage dans l’économie sociale et solidaire n’est pas la moindre des singularités de Commown, qui a décroché l’un des Grand prix de la finance solidaire en 2019 (un événement organisé par Finansol, avec le soutien MAIF). Il faut souligner aussi son engagement dans l’open-source ou l’économie de la fonctionnalité.

Militant pour l’émergence d’un numérique éthique, la MAIF ne peut que souhaiter longue vie à Commown et le succès dans ses projets. Elle n’en manque pas ! « Nous sommes très en lien avec Cairn Devices, explique Adrien Montagut-Romans. Cette start-up alsacienne veut produire un ordinateur portable évolutif et écologique, réparable lui aussi grâce à une conception modulaire. Avec eux, nous avons été sélectionnés dans le cadre d’un appel à projets européen. Indirectement, nous soutenons ainsi la recherche dans le domaine de l’électronique responsable, même si nous n’avons encore rien prouvé dans ce sens. Or, compte tenu de notre culture scientifique, nous espérons pouvoir produire des éléments de preuve… »

En effet, les quatre fondateurs de Commown ont des profils similaires : ils ont eu un jour le sentiment qu’il leur fallait donner du sens à leur travail. Élie Assémat, le président de la SCIC, était chercheur dans le domaine des ordinateurs quantiques, et Adrien Montagut-Romans, chimiste organicien : « Je mettais à profit ma créativité pour valoriser le pétrole. J’avais donc conscience de la dépendance de notre société à cette matière première, et donc le sentiment d’aller droit dans le mur. Et puis, en 2015, j’ai vu le documentaire Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Ce fut comme un électrochoc. Je suis sorti du cinéma marqué par cette rencontre avec des gens qui s’épanouissent par leurs actions, en cohérence avec leurs préoccupations. J’ai changé drastiquement mon mode de consommation. Et quand Élie Assémat, un ami d’enfance, m’a proposé de m’engager sur le projet Commown, j’avais vraiment envie d’arrêter la chimie…  »

Une rencontre possible : la start-up Commown sera présente dans le village du MAIF numérique tour le 8 février à Miramas (13).

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